Un adolescent américain a attaqué onze géants de l’agroalimentaire après deux maladies graves. Son échec judiciaire relance pourtant un débat sanitaire majeur.
En bref
- Les ultra-transformés dominent l’alimentation des adolescents.
- Un procès américain relance le débat sur l’addiction.
- La science avance, sans preuve simple ni unique.
Aux États-Unis, les aliments ultra-transformés représentent désormais 55 % de l’alimentation, et 67 % chez les adolescents. Au Royaume-Uni, on est à 57 % pour l’ensemble de la population et 66 % chez les plus jeunes. Et la tendance progresse ailleurs aussi. Ce n’est pas un détail, parce que ces régimes ont été associés par la recherche à l’obésité, aux maladies cardiovasculaires, à certains cancers, à des troubles mentaux, à la démence et à une mortalité plus précoce.
Une affaire personnelle, un débat bien plus large
C’est dans ce contexte qu’un adolescent de Pennsylvanie, Bryce Martinez, a porté l’affaire devant la justice. En grandissant à Warrington, il consommait régulièrement des produits comme Jell-O, Oreos ou Pop-Tarts. En 2022, à 16 ans, il apprend qu’il a développé un diabète de type 2 et une stéatose hépatique non alcoolique.
Deux ans plus tard, il attaque Kraft Heinz, Coca-Cola, Nestlé et huit autres groupes. Son accusation, lourde, était la suivante : ces entreprises auraient conçu et promu auprès des enfants des produits pensés pour créer une forme de dépendance et favoriser les maladies chroniques.
Mais le juge a rejeté la plainte. Motif central, il n’y avait pas assez d’éléments pour démontrer que la consommation de ces produits avait directement causé ses maladies. Pour Emily Broad Leib, qui dirige le Center for Health Law and Policy Innovation de Harvard, l’affaire soulève malgré tout plus de questions qu’elle n’en ferme.
Transformer un aliment, ce n’est pas toujours le même geste
On transforme les aliments depuis des millénaires. Sécher, saler, cuire, pasteuriser, ce n’est pas le problème en soi. Peter Rogers, de l’Université de Bristol, rappelle que ces procédés ont aussi servi à conserver les aliments et à éviter des risques sanitaires. Giles Yeo, à l’Université de Cambridge, dit la même chose pour la sécurité et la disponibilité de la nourriture.
L’ultra-transformation, elle, change d’échelle. On parle ici de fabrications industrielles à partir d’ingrédients peu présents dans une cuisine ordinaire, souvent riches en glucides raffinés ou en matières grasses ajoutées. Cela couvre les sodas, des céréales du petit-déjeuner, les plats préparés, les nouilles instantanées, les pains industriels, mais aussi gâteaux, saucisses ou burgers.
Le terme a été proposé en 2009 par Carlos Monteiro, de l’Université de São Paulo. En pratique, ces produits s’étaient déjà installés bien avant, surtout après la Seconde Guerre mondiale, avec une forte accélération dans les années 1980. L’idée économique était simple, produire des aliments moins chers, qui se gardent longtemps et plaisent immédiatement. D’où l’usage de sirop de maïs riche en fructose, d’huiles de graines, d’amidons modifiés, d’isolats de protéines végétales, puis de procédés comme l’hydrogénation, l’extrusion ou la pré-friture, avant l’ajout de conservateurs, colorants, édulcorants ou émulsifiants.
Le mot addiction avance, mais la preuve reste complexe
La vraie bataille est là. Depuis une quinzaine d’années, des chercheurs examinent si certains de ces produits peuvent être addictifs, au sens où l’alcool ou le tabac le sont. Ashley Gearhardt, de l’Université du Michigan, raconte qu’elle avait été chahutée lors d’une conférence en 2017 pour avoir défendu cette idée. Aujourd’hui, selon elle, la reconnaissance est plus large, même si les mécanismes et les conséquences pour les politiques publiques restent débattus.
Il faut garder la nuance. Tous les aliments transformés ne sont pas à mettre dans le même sac. Les laits infantiles, la farine enrichie ou le sel iodé peuvent avoir un intérêt sanitaire réel. Et le lait pasteurisé, clairement, protège des bactéries.
L’autre objection, portée notamment par Jônatas Oliveira, est qu’on n’a pas identifié dans l’alimentation une molécule unique équivalente à la nicotine ou à l’éthanol. En face, d’autres rétorquent qu’une addiction ne repose pas toujours sur une seule substance. Chris van Tulleken parle même de produits construits à partir de molécules nouvelles. Bref, le procès est perdu. Le débat, lui, est loin d’être clos.